jeudi 20 mai 2004

Je passe enormement de temps dans cette satanee boutique de telephones portables, je depose mon sac chez moi, et me dirige vers le Raven, a l'autre bout de la ville - dix minutes de marche, maximum.
J'ai quitte mon appartement avec quatre CD vierges, les derniers d'une boite de dix que j'ai achetee pour elle, un recueil de cinq nouvelles de Kawabata, dans lequel j'ai laisse la carte du Milano, notre premier restaurant, qui m'a servi de marque-page, et la bague en plastique vert a elle offerte par une des enfants de sa famille irlandaise. Je mets le livre avec mon portefeuille, contre ma poitrine; un, deux, puis trois CD dans la poche droite de ma veste, le quatrieme dans la poche gauche avec mes cles. Mon telephone me gene et finit dans ma pochette. Je change le troisieme CD de poche.
Premiere vitrine, de face, elle n'est pas la; seconde vitrine, un couple de femme trinque et me cache le reste de la salle; porte suivante, je la voit a travers, elle plaisante avec le barman. Elle semble remise, elle semble normale. Elle me voit, part s'asseoir avec son verre de Bulmers. Je vais au comptoir sans lui avoir dit bonjour, et la rejoins avec un verre de Murphy's. Des habitudes qui ont changees. Quand nous nous sommes rencontres, elle pouvait me commander, sans me demander, une Smirnoff Ice, et moi pour elle un verre de vin blanc.
Je m'installe, et le silence avec moi. Nous nous regardons, sans vraiment sourire, sans franchement oser. Mes mains sont jointes devant le bas de mon visage, ses cheveux cachent les cotes du sien.
"Tu as bronze."
Elle me raconte alors ses journees dans les parcs, les coups de soleil en fait - sa poitrine est rouge, comme, elle me l'indique, ses epaules et ses mollets. Je lui raconte mes derniers jours, rester chez moi, ne voir personne, ecrire beaucoup. Elle n'ecrit plus, trop de choses et rien a dire, dit-elle.
Elle me narre cette anecdote, peut-etre pour voir ma reaction, sur cet homme qu'elle a trouve beau de loin, dans Fitzgerald Park, cette homme qui lisait sous un arbre, et qui changeait d'arbre regulierement. Lorsque finalement il s'est leve pour partir et non se rasseoir a l'ombre, elle l'a suivi, pieds nus, courant meme, pour lui caresser le bras, lui prendre la main, lui apprendre qu'elle l'a regarde toute l'apres-midi, qu'elle pouvait lui raconter son parcours sous les arbres, que toute l'apres-midi, elle a eu peur qu'il s'en aille. Et elle a tourne les talons, et c'est lui qui l'a suivi, rougissant, lui proposant de se revoir, lui demandant son prenom. Mais il l'avait deja lassee, et Anthony est reparti bredouille.
De cette anecdote probablement vrai, je retire surtout qu'elle peut passer a autre chose promptement - et je sais de quoi je parle.

Un silence passe encore. Je sors de ma veste, posée a cote de moi, d'abord deux CD vierges dans un mouvement ample, je retourne la veste, prends les deux autres dans le même mouvement, fouille a l'intérieur, sors le livre et l'empile sur les CD devant elle, et dans un geste que je pensais théâtral, pose la bague au sommet. Sauf qu'entre-temps elle s'est retournee, j'ai senti qu'elle n'a pas aime que j'aborde ce sujet qui signifie la fin. Elle s'est levee au moment du livre pour faire de la monnaie sur un billet de cinquante, elle est revenue alors que j'avais termine, donné trente-cinq euros avant de s'asseoir. J'ai rate mon effet.

Virginia Woolf dans Mrs Dalloway m'a énormément impressionné. Ce recit du début de ma soirée d'hier est un hommage. Je compte bien le finir, on verra, ce soir.

lundi 17 mai 2004

Pendant que mon couple va à vau-l'eau à cause de mes conneries, j'ai voulu écrire mes mémoires, en temoignage de l'imcommensurable étendue de possibilité de boulettes dans les relations humaines. Je reprends donc mon idée de retro-blog, ou blog à rebours, ou "Blogs in the rear view mirror may appear closer than they are".

Chapitre Climax

J'étais donc au point de rupture de ma relation avec Séverine : soit nous finissions ensemble, et le vrai conte de fée pouvait enfin prendre le relais de l'obscure obsession lycéenne, soit nous passions tous les deux a autre chose, surtout moi. A ce moment, Muriel, Severine et moi nous voyions chaque fois que c'était possible, chaque instant libre, week end, soirée, et ce contact m'intoxiquait - pas au sens noble entendu par Anakin a propos d'Amidala, plutôt dans le sens intoxication, vertige, maux de tête, et aveuglement au reste du monde.
Nous avions décidé de passer le week end de Toussaint ensemble. Samedi apres-midi, promenade, nos pas nous mènent n'importe ou ou nous pouvons nous poser, ne discuter de rien, un peu de cinema, de musique, beaucoup de nous. Banc public devant la gare de La Frette. Je dirais volontiers comment Fabrice et Muriel étaient placés si je pouvais m'en souvenir : je suis obnubilé par Elle, allongé sur le banc, la tête sur mes genoux. Je ne vois qu'elle.
On sait bien que quand on dit la tête sur les genoux, c'est une expression toute faite : avoir la tête sur les genoux de quiconque serait très inconfortable, tout particulièrement sur quelqu'un osseux comme moi (et oui, j'ai été refusé par les prepas littéraires, mais j'ai les genoux khagneux). Elle avait la tête sur le haut de mes cuisses, et je priais conjointement pour rester décent, et être assez souple pour pouvoir l'embrasser, si d'aventure je trouvais le courage de me pencher vers ses lèvres offertes.
La suite se passe chez Séverine, dont l'appartement neuf et les parents absents étaient des qualités attrayantes comparées a nos logements/parents respectifs, a Muriel et a moi.
La nuit a commence par le pari de rester éveillé sur une trilogie Star Wars complète (les épisodes 4, 5 et 6, avant retouche), ma première fois si on ne compte pas les passages télévisés vus dans le désordre, avant de prendre conscience de l'importance de la saga, et probablement influences par l'avis de mon père et son zapping subséquent.
Je piquai du nez sur le Retour du Jedi, comme tout le monde, lorsque nous avons fait nos arrangements pour la nuit : Muriel dormira forcement avec son Fabrice, et insiste, complice, pour nous laisser le lit une place de Severine. J'ai dormi un grand nombre de fois avec Muriel, mais jamais avec Severine, a cause l'ambiguïté electrique qui aurait, fatalement, mis le feu au décor. Alors que, dans la pénombre, chacun fait semblant de dormir, Elle est la, les yeux fermes, les lèvres entrouvertes a quelques centimètres des miennes. Nous sommes allonges face a face dans un lit de jeune fille, dans des simulacres de pyjamas rendus superflus par le chauffage collectif et plus encore par la tension ambiante, qui aurait suffi a allumer le sapin de Noël si nous n'étions pas fin octobre.
C'est trop, je n'en puis plus, j'étouffe, et j'approche mon visage en tentant de ne pas faire de bruit. mon oreille est aux premières loges du vacarme assourdissant de mes cheveux sur l'oreiller, je suis pétrifié par ma hardiesse. Je sens son souffle se mélanger au mien, je sens sa chaleur, je sens presque sa peau, je sens que mon caleçon pourrait rompre a chaque seconde passée trop près d'Elle. Elle fait le dernier pas, colle doucement ses lèvres humides a mes lèvres sèches. Elle est bien loin, la dernière fille que j'ai embrassée, et s'il y une chose qu'on oublie pas, c'est la maladresse de la fois précédente, quand elle n'a eu aucune raison de s'améliorer... Mes lèvres timorées s'engourdissent paradoxalement au contact des siennes. Elles sont souples et douces et chaudes et tendres, mais elles ont autant de répondant qu'une pèche tiède; passé le premier instant, Elle s'est arrêté de m'embrasser, et attend que j'en fasse autant. Je me recule avec la même prudence de sioux, assez pour que mes yeux fassent la mise au point sur son visage. "On n'aurait pas du", "on n'aurait jamais du faire ça", une combinaison de deux, je ne me souviens plus de la phrase péremptoire que j'ai retenu pourtant pendant des années comme un glas pour mon errance lycéenne. Mes cheveux ont fait du bruit, elle ne l'a que chuchotée, cette confidence peut-être pour elle seule, j'ai su a ce moment-la que je pourrais passer a autre chose sans autre regret que le temps passe a courir après un fantôme.

Séverine a été mon idéal féminin pendant deux ans, et encore nombre de ses traits se retrouvent dans les femmes qui m'attirent aujourd'hui - C en est un exemple qui ne parle qu'a moi.