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Mais mon égoïsme a pu atteindre d'autres sommets, et de ça, entre autres, je ne suis pas fier.
C a commencé à envisager sérieusement de venir d'établir à Cork dès cet été, pour continuer ses études à UCC l'an prochain. L'inscription est déjà demandée. Cela signifie quelques bouleversements, soit un déménagement pour nous, soit une cohabitation avec mes colocataires et collègues, et aussi un changement forcé de vie sociale...
C avait souligné il y a plusieurs mois son regret de n'avoir jamais mis les pieds dans un opéra. Pour son anniversaire, j'ai invité C à Bastille voir Signes, très belle adaptation sur scène de toiles abstraites d'Olivier Debré par Carolyn Carsson et mises en musique par René Aubry. J'avais réservé les places en décembre, alors que j'étais encore parisien. Ce Signe était aussi un signe de bonne volonté, lui promettant au minimum ce retour à Paris pour la serrer dans mes bras dans l'hypothèse où il n'y en aurait pas eu d'autres.
Après le ballet, nous avons visé un restaurant qui me manque particulièrement à Cork, un japonais. Et là entre ses brochettes et mes sushis, nous recommençons à parler sérieusement. Projets d'avenir, déménagement. Je suis réticent mais ne sais comment en parler, elle en est excédée et me le fait sentir. Elle devient cassante, pose plusieurs fois ses questions dans un contre-interrogatoire de maître.
"Toute ma vie, j'ai été en train d'attendre quelque chose. Si je ne suis pas bien, je me focalise sur un événement qui va forcément tout changer en mieux. Ça peut être la fin d'une relation, un nouveau boulot, un nouvel appartement. Ça a été vrai quand je travaillais pour mon beau-père, ou pour la librairie avant, ou pour After après, ça a été vrai avec Nicolas et avec la fille aux gants, même quand Lisa devait partir en Allemagne. En ce moment je n'attends rien. Je veux dire que je suis heureux en ce moment. Mon boulot, les gens que je côtoie, notre relation, je n'attends pas de changement, je suis heureux comme ça.
- Tu es heureux sans moi ?
- Pas sans toi. Je suis heureux avec toi. Dans l'état actuel des choses. Et j'ai peur qu'un changement bouleverse tout le reste.
- Tu es tellement bien que tu penses que ma présence pourrait te rendre moins heureux ?"
Son monde est en train de s'écrouler, je suis en train de détruire ses certitudes, je suis en train de lui dire que je préfère quand elle est loin. Je suis en train de détruire la maison que nous n'avons pas construite sur la colline au nord de Cork.
Elle noie ses brochettes dans l'expression de sa déception.
"C'est la plus grande désillusion de ma vie."
Son coeur est jeune et je me déteste. La voir comme ça, que puis-je faire ? Il est si loin, le pays des larmes... Mes larmes de tristesse et de compassion ont changé le goût du poisson crû, j'ai du mal à le finir.
"Je ne peux pas rester avec toi si je n'ai plus la perspective de vivre avec toi.
- Je ne veux pas te quitter.
- Mais moi non plus !"
Nous quittons le restaurant, rentrons en métro chez elle -mon appartement est zone sinistrée, plein de cartons en transit. Le trajet n'interromps pas notre débat.
"Ça changerait forcément quelque chose.
- Mais tu sais que ce serait différent d'en France, tu travailles, j'aurai mes cours et peut-être un boulot, nous aurions chacun nos amis, chacun une vie sociale...
- Tu sais que ce n'est pas vrai. Les soirées communes redeviennent vite la norme, tu nous connais. Nous sommes forcément moins sociables en couple..."
Bref, les deux jours qui me restaient à Paris furent ponctués des mêmes tentatives de négociations et tentatives de justifications, sans que l'un de nous deux évolue véritablement... Nous ne sommes pas vraiment séparés parce que nous n'en avons pas prononcé les mots - j'ai dit avoir besoin d'un peu de réflexion, ce qui est vrai - , mais le mal est fait : je ne suis plus avec la plus jolie fille que j'ai jamais rencontré.
"Ne m'oublie pas.
- Je ne pourrais jamais t'oublier ma princesse.
- Envoie-moi des messages, dis-moi que tu penses à moi.
- C'est promis."
Libellés : fille aux gants

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