dimanche 27 juin 2004

La soirée d'hier, ma première sortie à Cork depuis longtemps, depuis... depuis ça. Depuis que je l'ai quittée. Suivant E dehors à tout instant, jaloux du fait qu'elle serait, peut-être, sortie sans moi, j'ai vu plus de pubs, de pintes et de gens lorsque j'étais avec elle. Le contraste que je me suis imposé n'a pas été dur à suivre, je suis plutôt incliné à rester au chaud. Cette retraite m'a fait du bien, ne rien faire me fait du bien, jouer, lire, écrire un peu au début, avant que la flemme ne reprenne.
Souvent dans la ville je me prends à penser avec quelques papillons dans le ventre qu'elle pourrait être là, au coin de la rue, ou dans ce pub, ou dans ce parc. Cette sensation fluctue, ce n'est pas non plus une angoisse permanente, mais une arrière pensée qui parfois me force à ne pas tourner la tête devant ce cybercafé sur mon chemin, d'autres fois me fait parcourir plus que de raison l'horizon d'un espace vert.

Pendant la soirée d'hier, je n'y ai pensé que quand C m'a appelé, parce que j'ai senti dans sa voix qu'à la simple évocation de ma présence dans la cour intérieure d'un pub, elle m'avait déjà imaginé accompagné.

Ce soir, poussé dehors par les autres, je n'ai pas eu l'occasion d'y vraiment songer, et c'est le pas léger que nous nous sommes dirigés vers le Old Oak dans le but honteux - pour ma part - de regarder la rencontre footballistique de la France et la Grèce. Mon but était clair : fatigué encore par la beuverie de la veille, j'avais décidé de goûter l'effervescence du pub, et d'y décider ou pas de suivre le reste du match.

Je suis de près mon très grand colocataire, ma vision en est restreinte. Nous venons d'entrer dans le bar, nous approchons d'un groupe de collègue dont certains portent des maillots bleus que nous saluons, et c'est du coin de l'oeil que je m'aperçois qu'elle est là, pile devant lui, et que si elle ne m'a pas vu, tout mouvement d'un de nous trois me révélera a elle, et que la fuite tête haute est déjà impossible.

Je ne cherche pas à ne pas la voir, je ne veux pas ne pas la voir. Ne pas la voir a juste été un moyen jusqu'à présent de ne pas se poser toutes les questions accessoires et donc tellement essentielles qui m'assaillent quand je tentais, en vain, d'imaginer notre rencontre, inévitable dans cette petite ville. Ne pas la voir a été un moyen de rassurer la fragile confiance que C parfois m'accorde.

Il y a quelques jours, le seul point dont j'étais à peu près sûr était la salutation. L'embrasser - quel qu'en soit le sens - eût été hors de propos; la poignée de main, grotesque; la bise, quoique logique, étrange; le signe de tête, ridicule; tout faire passer par les yeux, dangereux. Je m'étais donc résolu au baisemain, à la fois rappel d'un ancienne conversation dont moi seul probablement me souviens, et honnête compromis dans ce casse-tête.

Mon encombrant colocataire est toujours entre nous deux. Je tente de réfléchir au moyen de lui attraper la main dans cette absurde configuration des lieux. Nos regards ne se sont toujours pas croisés mais je ne puis pas imaginer qu'elle ne m'aie pas vu. Sans lui prêter trop d'intentions louables, je pense qu'elle me laissais le champs de choisir de faire comme si elle n'était pas là. Je choisis de m'écarter de lui, me plante devant elle, incontournable. Elle est plus grande que moi, et elle est sur une estrade, derrière une balustrade que me cachait mon colocataire. Ses mains sont prises par un grand verre. Suit-elle mon regard ? Ma pause est-elle trop longue ? Elle me regarde dans les yeux et me tend son verre. Elle le tient par le haut, nos mains ne se touchent pas quand je le saisis. Le liquide est transparent, tend vers le vert, sent la poire et des glaçons y flottent. Je le hume ostensiblement, elle sourit et me dit que la boisson est reconnaissable et prévisible. J'avais au premier coup d'?il reconnu le cidre de poire suédois qui fait fureur ici depuis quelques mois. J'en prends une gorgée et lui rend le verre. Elle le reprend par le haut, évitant peut-être consciemment le contact de mes doigts. Aucun de nous n'ouvre la bouche, ne mentionne l'incident qui nous a opposé, la dernière fois qu'un verre de cidre a été entre nous, la dernière fois que nous nous sommes vu.

Le match a commencé je pense et je ne sais plus que faire de ma présence. Mes genoux sont d'accord et sont les premiers à disparaître. Je suis mes amis au bar et commande une pinte de Murphy's. M'accouder est une bonne idée, une nécessité surtout pour reprendre mes esprits, et soulager mes jambes. Je n'ai rien bu, je suis déjà ivre. Je reviens vers le groupe, cherche un endroit ou m'adosser, les murs sont pris mais un tabouret semble disponible. Une jeune fille me confirme que je peux le prendre, elle s'en éloigne. Mon siège est placé dans l'alignement des yeux d'E et du poste de télévision qui, en hauteur, retransmet la rencontre - je parle du football. La sachant dans mon dos, je tente de suivre le match mais n'arrive pas à m'y intéresser. Tous mes sens sont en éveil et en désordre : la température de ma pinte, le sol irrégulier sous le tabouret en bois brun, ses quatre pieds épais, mon coude gauche sur la balustrade dans mon dos, mon pied qui me fait mal mais que je n'ose pas bouger du barreau du tabouret de peur de rompre le fragile équilibre qui me tiens assis, ma main gauche trop froide que je réchauffe entre mes cuisses avant d'avoir conscience de la position étrange que j'ai adoptée, ma main droite sur la pinte, ma bière que je bois trop vite, ma main gauche finalement entre ma cuisse et le tabouret, mes cheveux pris dans mon col, je dois changer de main le verre pour me recoiffer sommairement, rien ne m'aide à suivre les ébats sportifs sur l'écran en face.

Elle passe brièvement dans mon champs de vision en se dirigeant vers la sortie toute proche. Probablement : je ne tourne pas la tête pour la suivre des yeux. Quoi que je tente de jouer, je ne suis pas aussi bon acteur que C me prétend. Du moins je ne pense pas. Toutes ces postures sont peut-être dans ma tête, et ne fais-je des efforts que pour parfaire un jeu de scène indécelable; je n'y crois pas trop.

Ne sachant pas si elle est sortie, je ne sais pas non plus si elle est encore là. Je sens toujours un regard sur moi, mais c'est sûrement le mien. Je n'ai pas besoin de sortir de mon corps pour m'épier moi-même, me penser regardé à été une vieille névrose du collège, alors que j'y étais une bête curieuse un peu asociale. On ne s'en débarrasse pas comme ça. J'entends une conversation derrière moi.
"C'était qui la fille ?
- la copine de X."
X est un lointain collègue, avec qui elle était sortie à un moment où je ne voulais plus d'elle. Peut-être sont-ils de nouveau ensemble, malgré ses assurance qu'ils n'y aurait plus jamais rien entre eux qu'une franche camaraderie. Peut-être les apparences ont-elles trompé mes voisins.

Mon téléphone vibre dans ma poche. Je décroche sans regarder, dis à C - il n'y a que C qui m'appelle - d'attendre une seconde, et je sors du pub. Je croise E qui rentre, le téléphone à la main. L'air frais me glace, c'est de froid que maintenant je tremble. C dit être surprise de me savoir ici, j'étais résolu de rester chez moi. Je lui dit que je rentrerai dès mon verre fini, je voulais juste voir l'ambiance pour le match. J'ai vu, je crois que je peux rentrer. Je sais que ça ne lui fait pas de bien de le savoir, mais lui apprends tout de même qu'E est présente, que nous ne nous sommes pas dit bonjour. Elle est inquiète évidemment, qui ne le serait pas ? Je l'embrasse, tente de la rassurer, et reviens dans le pub. Je reprends ma place.

Je profite d'avoir fini mon verre pour aller le poser sur le comptoir, me dirige vers le fond de la salle où je pensais avoir reconnu quelqu'un, reviens l'air dégagé malgré mon déplacement vain, ne la vois pas à sa place d'origine, retourne au comptoir où je rejoins un collègue. En fait elle était au comptoir aussi. Je m'apprête à venir lui dire quelque chose, je ne sais pas encore quoi, essentiellement que je ne reste pas pour la suite du match. X l'atteint avant moi, la prend par la taille. Autant pour les incertitudes. Je salue l'assemblée d'un geste large et m'en vais d'un pas presque sûr, mélange d'alcool à jeun et d'émotions imprévues.

Là j'ai l'impression de partir comme un voleur. Avant de vraiment réfléchir je prends mon téléphone et compose le numéro d'E, que je n'ai pas appelée depuis l'épisode du verre de cidre. Le message que j'improvise est probablement décousu, plein des choses que je n'ai pas voulu dire, ou faire penser. Pas de salutations : "Je veux que tu saches que je ne t'ai pas évitée consciemment. Il m'arrive souvent de marcher en ville et me dire que tu pourrais être ici ou là, mais je ne m'attendais pas à te trouver là ce soir. Au revoir." La mémoire est floue, si l'alcool s'est dissipé les brumes du moment sont encore là-bas. Pas de réponse à mon message inconsidéré. J'ai peut-être dit pire que dans mon souvenir.

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