lundi 17 mai 2004

Chapitre Climax

J'étais donc au point de rupture de ma relation avec Séverine : soit nous finissions ensemble, et le vrai conte de fée pouvait enfin prendre le relais de l'obscure obsession lycéenne, soit nous passions tous les deux a autre chose, surtout moi. A ce moment, Muriel, Severine et moi nous voyions chaque fois que c'était possible, chaque instant libre, week end, soirée, et ce contact m'intoxiquait - pas au sens noble entendu par Anakin a propos d'Amidala, plutôt dans le sens intoxication, vertige, maux de tête, et aveuglement au reste du monde.
Nous avions décidé de passer le week end de Toussaint ensemble. Samedi apres-midi, promenade, nos pas nous mènent n'importe ou ou nous pouvons nous poser, ne discuter de rien, un peu de cinema, de musique, beaucoup de nous. Banc public devant la gare de La Frette. Je dirais volontiers comment Fabrice et Muriel étaient placés si je pouvais m'en souvenir : je suis obnubilé par Elle, allongé sur le banc, la tête sur mes genoux. Je ne vois qu'elle.
On sait bien que quand on dit la tête sur les genoux, c'est une expression toute faite : avoir la tête sur les genoux de quiconque serait très inconfortable, tout particulièrement sur quelqu'un osseux comme moi (et oui, j'ai été refusé par les prepas littéraires, mais j'ai les genoux khagneux). Elle avait la tête sur le haut de mes cuisses, et je priais conjointement pour rester décent, et être assez souple pour pouvoir l'embrasser, si d'aventure je trouvais le courage de me pencher vers ses lèvres offertes.
La suite se passe chez Séverine, dont l'appartement neuf et les parents absents étaient des qualités attrayantes comparées a nos logements/parents respectifs, a Muriel et a moi.
La nuit a commence par le pari de rester éveillé sur une trilogie Star Wars complète (les épisodes 4, 5 et 6, avant retouche), ma première fois si on ne compte pas les passages télévisés vus dans le désordre, avant de prendre conscience de l'importance de la saga, et probablement influences par l'avis de mon père et son zapping subséquent.
Je piquai du nez sur le Retour du Jedi, comme tout le monde, lorsque nous avons fait nos arrangements pour la nuit : Muriel dormira forcement avec son Fabrice, et insiste, complice, pour nous laisser le lit une place de Severine. J'ai dormi un grand nombre de fois avec Muriel, mais jamais avec Severine, a cause l'ambiguïté electrique qui aurait, fatalement, mis le feu au décor. Alors que, dans la pénombre, chacun fait semblant de dormir, Elle est la, les yeux fermes, les lèvres entrouvertes a quelques centimètres des miennes. Nous sommes allonges face a face dans un lit de jeune fille, dans des simulacres de pyjamas rendus superflus par le chauffage collectif et plus encore par la tension ambiante, qui aurait suffi a allumer le sapin de Noël si nous n'étions pas fin octobre.
C'est trop, je n'en puis plus, j'étouffe, et j'approche mon visage en tentant de ne pas faire de bruit. mon oreille est aux premières loges du vacarme assourdissant de mes cheveux sur l'oreiller, je suis pétrifié par ma hardiesse. Je sens son souffle se mélanger au mien, je sens sa chaleur, je sens presque sa peau, je sens que mon caleçon pourrait rompre a chaque seconde passée trop près d'Elle. Elle fait le dernier pas, colle doucement ses lèvres humides a mes lèvres sèches. Elle est bien loin, la dernière fille que j'ai embrassée, et s'il y une chose qu'on oublie pas, c'est la maladresse de la fois précédente, quand elle n'a eu aucune raison de s'améliorer... Mes lèvres timorées s'engourdissent paradoxalement au contact des siennes. Elles sont souples et douces et chaudes et tendres, mais elles ont autant de répondant qu'une pèche tiède; passé le premier instant, Elle s'est arrêté de m'embrasser, et attend que j'en fasse autant. Je me recule avec la même prudence de sioux, assez pour que mes yeux fassent la mise au point sur son visage. "On n'aurait pas du", "on n'aurait jamais du faire ça", une combinaison de deux, je ne me souviens plus de la phrase péremptoire que j'ai retenu pourtant pendant des années comme un glas pour mon errance lycéenne. Mes cheveux ont fait du bruit, elle ne l'a que chuchotée, cette confidence peut-être pour elle seule, j'ai su a ce moment-la que je pourrais passer a autre chose sans autre regret que le temps passe a courir après un fantôme.

Séverine a été mon idéal féminin pendant deux ans, et encore nombre de ses traits se retrouvent dans les femmes qui m'attirent aujourd'hui - C en est un exemple qui ne parle qu'a moi.

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