Cet été, lorsque les places du concert de Radiohead à Bercy ont été mises en ventes, j'ai passé un coup de fil pour demander si je pourrais avoir trois places, pour moi, C, et Lisa, dans le désordre. On m'a assuré que sur 17000 entrées, on allait bien me trouver ça. Et donc je n'ai pas acheté de places pour C et moi, et sur mon conseil, Lisa non plus.
La vente des places est entrée dans l'histoire, en un rien de temps c'était complet. On affiche en grand dans le métro pour que les gens ne viennent pas espérer une billetterie le soir du 17 novembre.
Et puis trois jours avant le concert, la maison de disques appelle pour me dire que 1. le coursier passe me déposer les places dans l'après-midi et que 2. il n'y en a que deux, je suis désolé, j'ai encore une liste d'attente de cinquante personnes.
Je comprends très bien les impératifs du service, au sein duquel j'espère toujours un peu m'insérer, mais ici un drame cornélien s'annonce : une place pour moi, c'est évident. Quid de la seconde ?
En fait le calcul qui se fait automatiquement dans ma tête semblera monstrueux à tout le monde : la deuxième place est à Lisa, parce que je lui ai dit de ne pas acheter de place. Et aussi parce qu'il sera plus facile de m'expliquer avec quelqu'un avec qui je dors plutôt qu'avec quelqu'un qui, c'est sûr, va me raccrocher au groin avec raison. Et je pensais pouvoir sortir de ma manche un joker, une troisième place venue de nulle part, et on oublierait le tout, avant même de commencer à polémiquer.
J'ai évidemment sous-estimé l'amour-propre féminin en général, et la jalousie de C pour Lisa en particulier. Tout samedi et tout dimanche, on ne parle que de ça. Le froid succède aux larmes, les réconciliations, autour d'un verre ou sur un oreiller ne sont que temporaires...
Je me démène, appelle tout ce que je connais d'un tout petit peu influent dans la musique, en vain : le week-end avant Radiohead, ces gens-là éteignent leurs téléphones de peur que des imbéciles comme moi ne ruine leur quiétude et/ou leur vie de famille. Le manager du groupe, dont le numéro de téléphone personnel est bizarrement dans l'annuaire, décroche et me laisse l'espoir de l'appeler demain, lundi, alors qu'il sera à Paris avec le groupe.
C'est à moitié gagné mais à moitié seulement, et je sens encore que C m'en voudra à mort, et à juste titre, si elle ne vient pas à Bercy et que le concert est bon.
Il faut dire que pour l'instant je ne crois pas que le concert puisse être hors du commun. Blasé par la performance de Nîmes et ébloui par celle du Réservoir (pour Arte), j'étais convaincu que Bercy serait une redite de Belfort, avec sa foule avinée et violente, sa salle froide et, comme on dit dans le jargon, son acoustique de merde.
Premier coup de théâtre : un mail arrive d'un inconnu, qui travaille à France Inter et qui a entendu dire que Thom Yorke sera l'invité de Pascale Clarke le matin du concert. Il nous propose d'assister à l'émission. Une heure aller et une heure retour, mais ça en vaut la chandelle, ça peut échanger pour C le concert du soir contre une entrevue le matin... Levés aux aurores, sur place pile à l'heure, Pascale Clarke est là mais pas Thom, dont il n'a jamais été question en tant qu'invité... Encore un délire des Inrocks, qu'il ne faut décidément jamais croire.
En traînant des pieds nous rentrons chez moi, C pour aller ensuite en cours, et moi pour tenir mon rang dans la queue pour le concert... Il est presque onze heures, et d'expérience c'est maintenant que la composition de la fosse se joue.
Chez moi j'appelle de nouveau le manager, qui me dit de rappeler, et retente les autres numéros. Et là second coup de théâtre : j'explique ma situation, et elle me répond qu'"Évidemment tu l'as ta place, je ne sais pas où je vais la prendre, mais je vais pas vous laisser dehors..."
Je lui baise les pieds par téléphone et je préviens C, le cauchemar est terminé. Le concert peut avoir lieu.
Libellés : concert

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