Salon de l'Agriculture
Elle m'attend au bar d'en face, m'appelle avant que je la vois pour me dire de faire attention en traversant. Je l'embrasse. "Ça fait bizarre." C'est vrai, c'est étrange de se retrouver là comme si on se connaissait depuis longtemps, comme si nous étions ensemble. Je frime un peu avec mon PowerBook, le temps de lui montrer les photos de notre week-end à Lyon en plein écran, ce qui est quand même mieux que les 2 pouces de l'appareil photo. J'ai envie d'y être encore, elle aussi. "Je n'aime pas trop les manifestations d'affection en public." Moi ça m'importe peu, quand j'embrasse j'oublie le reste. Mais je suis exhibitionniste, sinon je n'écrirais pas un blog, pas vrai ?
"C'est étrange de t'embrasser, ici, ça me rappelle qu'on est ici. Je voudrais être au milieu de nulle part." Moi aussi je voudrais être resté là-bas, au milieu d'inconnus, avoir tous les deux cette insouciance de ne pas craindre de rencontrer quelqu'un à qui rendre des comptes.
Je voudrais pouvoir la soulager du poids de la culpabilité qu'elle traîne vis à vis de son ex, avec qui elle vit encore faute de mieux. Je lui ai proposé une fois mon appartement vide, mais je n'ose pas insister, j'aurais l'impression d'avoir un mari et une maîtresse que j'entretiens. "C'est bizarre, mine de rien, on se voit, et tu rentres chez ton homme après." Certes. Et je me complais dans cette relation où lui tient plus à moi que l'inverse, où il me montre chaque jour qu'il ne pense plus comme celui qui ignorait les v?ux de fidélité il y a quelques mois, où je renie pour la première fois une presque vie de presque honnêteté. Qu'est-il arrivé à "Je suis fidèle", à "Je m'implique trop dans une relation pour regarder ailleurs" ?
Est-ce que c'est juste moi qui change, ou est-ce que c'est juste elle qui m'attire malgré elle dans ses filets ?
Mardi nous discutions de nous.
"Ton regard me déshabille, c'est désarmant.
- Mon regard a-t-il changé depuis hier ?
- Non, c'était un problème. Tu me regardais déjà comme ça.
- Mon regard a-t-il changé par rapport à "avant" ?
- Non, ça a toujours été un problème. Tu m'as toujours regardée comme ça."
J'aimerais lui tenir la main mais je n'ose pas. Nous regardons les veaux, vaches, cochons, couvées qui attendent ou qui ont eu leurs notes.
"Tu ne regrettes pas de m'avoir demandé de venir ?
- Oh non."
Nous laissons porter en silence nos baisers sur le couloir roulant.
"Qu'aurais-tu répondu si je t'avais dit oui ?
- Je t'aurais demandé poliment si tu voulais que je m'en aille. Tu avais envie de répondre oui ?
- Rassures-toi."
Non, ça ne me rassure pas. J'ai du mal à me détacher de ces pensées maintenant qu'elle les a instillées en moi. Lui dire le mal que ça me fait serait dire beaucoup d'autres choses.
"Tu ne connais pas encore tous mes défauts, mais s'il en est un qui compte, je suis paranoïaque.
- Pas quoi ?
- Ranoïaque.
- Ah, c'est cool alors. Tu l'as pas mal pris.
- Paranoïaque, en un seul mot.
- Ah pardon."
Le comique de la situation, dans toutes autres circonstances, ne m'aurait pas échappé. Elle a l'excuse d'un mouvement de foule sur le tapis roulant qui a couvert ma voix.
Près d'un cheval fou, où, comme au zoo de Lyon, nous refaisons un dialogue à la Vincent Delerm, elle remet ça.
"Et si je te disais d'arrêter ce que nous faisons, quelle serait ta réaction ?
- Je pourrais peut-être rester ton ami. Mais pas tout de suite.
- Je n'ai pas envie de te perdre.
- Moi non plus."
Silence gêné. J'ai envie d'être ailleurs, j'ai envie de ne pas me poser de questions, j'ai envie de ne pas suffoquer, j'ai envie de ne surtout pas pleurer. Silence encore.
"Ces questions, ce sont des choses auxquelles tu as réfléchi, ou c'est de l'impro ?
- Ça m'est venu comme ça."
J'aimerais lui dire ce que je ressens. Si seulement je pouvais me le formuler.
"J'aimerais pouvoir te dire toutes les contradictions qui se bousculent en moi. J'ai envie d'être avec toi. Mais ence moment moins qu'à aucun autre tu as besoin d'un boulet comme moi. Je ne veux pas ajouter aux poids que tu supportes, aux questions que tu te poses, aux soucis que tu as."
J'ai encore envie de la serrer contre moi et de l'entendre murmurer qu'elle voudrait que je l'emmène dans un coin sombre, j'ai encore envie qu'elle me dise qu'elle aime mes yeux, j'ai encore envie d'elle.
Avant la fermeture nous errons un peu entre les stands DOM-TOM déserts, rejouant à chaque instant un Doisneau improvisé slalomant entre les cartons vides. Au détour de la conversation, elle souligne encore le peu d'estime qu'elle apour son physique. Et elle me cite.
"Et je ne suis qu'assez jolie.
- Si j'en avais dit plus, j'en aurais trop dit, non ?"
Elle m'accompagne à l'arrêt du PC1 qui part sans moi, exprès, pour me laisser du temps avec elle sous la pluie.
"La deuxième grande contradiction, c'est que j'aimerais te dire des choses qui feraient pencher les choses en ma faveur. Mais je ne me sens pas le droit de le faire. Mais c'est comme si je venais de le faire." Comme Kevin Lomax au début de l'Associé du Diable.
J'ai envie de la suivre, de courir la rejoindre sous la pluie au ralenti avec une musique fleur bleue. Mais elle doit rentrer chez elle où son ex est là, mais ne l'attend pas.
Je retourne au bureau, où une presque collègue donne un pot de départ. Excellent pour se changer les idées, ils ont tous déjà bien bû, la collègue en question est très émue, nous finissons par jouer au golf dans les couloirs avant d'aller manger au japonais à côté.
Il est minuit et demi quand je rentre chez Nicolas. Il dort. Je me sens mal. Il me serre contre lui.

0 commentaires :
Enregistrer un commentaire
Liens vers ce post :
Créer un lien avec Blogger
<< Retour